11/07/2010
Construire la programmation d’un festival de jazz est toujours un exercice délicat. La labellisation « jazz » est en effet suffisamment floue pour pouvoir embrasser un large choix de musiques, ce qui fait forcément grogner les extrêmes. Un peu de tradition, un peu d’audace, un peu de populaire, un peu d’avant-garde, les puristes crient à l’escroquerie, les néophytes au snobisme. Face à ce grand écart, difficile pour un artiste de rejoindre le plus large public sans se renier. L’erreur de casting n’est jamais loin. Le choix de Reza Ackbaraly était donc osé pour la dernière soirée du festival, traditionnellement éclectique. En préambule à l’excellent Bobby McFerrin, valeur sûre à juste titre, il avait invité le pianiste François-René Duchable. Duchable, c’est toute mon enfance d’apprenti pianiste, un surdoué qui a rempli depuis des décennies les salles de tous les continents, particulièrement encensé pour son interprétation de l’œuvre de Chopin. Curieux choix, donc, pour une programmation « jazz ». On aurait pu penser que l’excellentissime pianiste allait se livrer à l’exercice finalement assez convenu du musicien classique interprétant une partition de jazz. Un peu de Gershwin, un peu de Bernstein, et le tour est joué sous les gentils applaudissements d’un public complaisant. Mais si François-René Duchable a jeté symboliquement son piano dans l’eau d’un lac, il y a sept ans, c’était pour tordre le cou à un système de médiatisation de la musique classique qui se complait dans la convention et touche deux pour cent des mélomanes. Certainement pas pour cautionner aujourd’hui un exercice plan-plan. Contre toute attente, c’est donc un répertoire résolument classique qu’il nous a donné à entendre. A la recherche de la « blue note », il explore Bach, Beethoven, Schuman, Chopin, Liszt, Debussy, Ravel, Satie, pour en extraire non pas les preuves de l’influence du classique sur le jazz - exercice prétentieux qui n’aurait pas manqué d’agacer - mais plutôt toute l’inventivité et la vitalité de ces musiciens trop vite catalogués dans le répertoire « musique pour vieux, snobs et bourgeois ». Devant un public qui attribue plus souvent la sonate au clair de lune de Beethoven à Louise Tucker (Midnight blue), le prélude de Chopin à Gainsbourg (Inceste de citron) ou le lac des cygnes de Tchaïkovski à Wallace Connection (Daydream), Duchable se fait ambassadeur d’une musique passionnante, portée par sa virtuosité - qui fait passer certains pianistes jazz pour des bûcherons - et une interprétation d’une magnifique limpidité devant laquelle l’amphithéâtre bondé reste suspendu, muet de surprise, comme devant une porte jadis condamnée qui ouvrirait sur le plus beau des jardins. Ne nous y trompons pas: ce n’est pas le silence révérencieux de la salle Gaveau ni le silence de plomb d’un auditoire endormi: les sifflets qui félicitent la fin d’un passage technique sont bien ceux du public jazz chauffé à blanc et le tonnerre d’applaudissements qui cascade de la colline de Pipet n’a jamais eu son égal, dixit Duchable, dans un de ses concerts classiques. En refusant la transversalité a minima, l’artiste a tordu le cou au complexe d’un public souvent méprisé, mis à distance d’une musique confisquée sous prétexte conservatoire ou élitiste. Dans ce même public, Bobby McFerrin va plonger, s’immerger à la recherche de la perle rare, du partenaire idéal pour converser par le chant. Alternant les thèmes au rythme de sa surprenante « human beatbox », il choisit à chaque fois le soliste le plus improbable, délaissant celui qu’il sent musicien pour la femme de ménage, la fille branchée pour le gars complexé, le cheval fougueux pour la mamie charmée. Pour que la démonstration soit totale. Pour que pas un ne reparte ce soir en pensant que la musique est réservée aux autres. Une magnifique distribution de confiance en soi, une remise à niveau de fraternité humaine. Sur scène, la chorale d’amateurs fait la claque, encourage et accompagne le performeur d’un instant, emmenée par Eska, chanteuse rayonnante qui porte son obésité comme une victoire sur le mépris. Duchable, McFerrin…J’aime les artistes qui aiment les gens. Voir le site Jazz-rhone-alpes.com a>
09/07/2010
Qu’aurait fait Diana Krall si elle n’avait eu ce visage de couverture de mode ? Du piano, c’est certain ! Ou peut-être du saxophone ténor, à la Stan Getz, un son qui passe du clair au velouté, charnel et langoureux. Comme beaucoup, je suis tombé sous le charme de la blonde canadienne lorsqu’elle est apparue sur la planète jazz, il y a une quinzaine d’années. Une blanche qui chante comme une noire, disait-on. Une fois passée la première bonne découverte de cette voix profonde et feule, on remarquait enfin le piano. Diana a du swing, beaucoup, un sens épatant du break et du phrasé qu’elle partage avec ses excellents musiciens. Autant sa dernière prestation à Vienne m’avait laissé sur ma faim – un remake sans beaucoup d’âme de son dernier disque – autant son concert d’hier m’a ravi. J’aime quand la main circule, quand il y a un vrai échange, une écoute mutuelle, la banane des copains qui vous encouragent dans le chorus en hochant la tête, que ce soit la contrebasse véloce de Robert Hurst ou la guitare expressive d’Antony Wilson. On sent que ce combo-là a du kilomètre au compteur, des habitudes, des mécanismes, mais aussi un réel plaisir complice. Diana a gagné aussi en humanité. Bien sûr, elle garde son allure de princesse, entrant ou sortant de la scène comme un mannequin dans un défilé de haute couture, allongeant le pas sur ses splendides escarpins tandis que derrière elle la petite cour de ses potes se tapent dans le dos. Mais son jeu a gagné en musicalité. Diana aime le son de son piano. Elle prend un réel plaisir à l’écouter sonner, à détacher les notes du phrasé, à chercher la bonne vibration, souvent épurée. Ses ballades sonnent comme un chœur, de ceux qui s’improvisent à la fin d’une soirée de retrouvailles, quand il vient ce petit zest de mélancolie qui amène le tendre. Qu’aurait fait Diana si elle n’avait eu ce visage de princesse ? La même chose, probablement. Mais nous l’aurions connue un peu plus tard, avec le plaisir de ceux qui dénichent une perle, l’émotion simple et sincère de ceux qui retrouvent un ami d’enfance. Que de temps perdu. Voir le site Jazz-rhone-alpes.com a>